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Éditorial, par Jean-Marie Kohler (n° 59, 2013)

Ne vivre sur terre que pour gagner le ciel, telle a été l’inhumaine obsession de beaucoup de chrétiens durant des siècles. Exilés dans la « vallée des larmes » assignée à l’humanité après l’expulsion de l’Éden, ils devaient se vouer corps et âme à la religion pour échapper au mal omniprésent et à la damnation. Comme le fruit défendu, les plaisirs terrestres véhiculaient le péché et la mort. L’unique voie menant à la félicité éternelle passait par le renoncement aux biens du monde sous la férule de l’Église. Terrifiante aliénation ! La rédemption par le sang de Jésus-Christ donnait certes accès au salut ; mais « après » et « là-haut » seulement.

L’Évangile avait pourtant anticipé le ciel sur la terre en annonçant que le Royaume de Dieu se réalise parmi les hommes dès que la bonté l’emporte sur l’indifférence et la haine, dès que la vérité l’emporte sur le mensonge. Et, incroyable miracle, le mal et la mort ont à jamais été vaincus sur le Golgotha par la puissance de l’amour. Même dans les épreuves et les larmes, les Béatitudes du Sermon sur la Montagne invitent à vivre heureux. Dieu n’est pas à chercher dans les cieux, mais parmi les humbles à nos côtés. Actualisant la résurrection, le « Corps du Christ » se construit au fil de l’histoire des hommes. C’est là que germe notre éternité.

Tributaires du monde, les Églises sont écartelées entre leurs idéaux et les contraintes qui les enserrent. Leurs valeurs ne peuvent s’incarner que de façon imparfaite et transitoire. S’ajoutent à cela les contradictions inhérentes aux stratégies politico-religieuses de conquête et de domination. Quoique vaincu, le mal subsiste. La proclamation de l’égale dignité de tous les hommes par le christianisme n’a pas empêché cette religion d’être plus proche des puissants que des petits, ni de couvrir à son profit bien des crimes commis par les premiers. Et les ambiguïtés des autres religions ne sont pas moindres, ni leur violence quand leurs intérêts sont en jeu.

Il n’y a pas de monopole de la vérité et du salut, mais chaque religion offre des chemins pour s’en approcher. Alors que la modernité récuse l’archaïque dieu Tout-Puissant, les religions qui en ont fait leur idole et l’assise de leur pouvoir se découvrent orphelines et obligées de se dépasser. Inévitable et douloureux exode ! Comment avancer vers des horizons nouveaux en restant fidèle à l’essentiel transmis par le passé ? Comment, sans renier la transcendance nommée Dieu ou autrement, quitter les images obsolètes du divin ? Comment, dans notre société sécularisée et pluraliste, promouvoir l’homme sans l’idolâtrer ?

Par-delà les légitimes particularités identitaires des religions se profile, aube d’une possible mondialisation éthique et spirituelle, un humanisme métis à la fois universaliste et pluriel, tissé du meilleur des philosophies et des religions passées et actuelles. Congédiant les faux dieux et les prétentions des peuples élus, l’humanité a vocation à se libérer des avatars profanes du Veau d’or qui la gangrènent, à lutter pour la justice et de la paix, et à s’enrichir de toutes les cultures. « Bonne nouvelle », rêve de Dieu ou rêve de l’homme seulement, le combat pour l’humanisation pour l’humanisation au monde revêt aujourd’hui une dimension spirituelle et politique inédite.

À partir d’un patrimoine spirituel fragmenté, construire la « maison commune » de l’humanité, par Jean-Bernard Jolly (n° 59, 2013)

La prise de conscience d’un patrimoine commun

L’un des traits déterminants de ces deux derniers siècles est la prise en compte de l’infinie diversité des expressions religieuses et spirituelles à travers l’espace et le temps. C’est l’esprit scientifique qui l’a imprimée dans la conscience contemporaine, à travers l’effort inépuisable de la recherche anthropologique et historique. De sorte que l’obligatoire identification de « la religion » avec le christianisme, toujours bien présente dans nombre de subconscients, a cessé depuis un siècle d’être pertinente. On en arrive peu à peu à considérer « les religions », « les spiritualités » et toutes les manifestations du phénomène religieux comme un patrimoine commun de l’humanité.

L’étape du bouddhisme et de la Chine

La découverte du bouddhisme par l’Occident chrétien à partir du XVIIIe siècle est une étape significative de cette marche. La voie du Bouddha dans son refus d’accorder à la déité une quelconque importance pour le devenir essentiel de l’homme est une critique radicale des religions aussi bien monothéistes que polythéistes. Seule l’expérience intime de l’être humain peut le guider vers l’éveil. Certains bouddhistes, ceux qui ont rencontré l’Occident entre autres, sont enclins à donner de leur pratique une transcription religieuse. Car la voie du Bouddha rejoint les diverses formes théistes de l’expérience spirituelle sur la question de l’attitude de l’homme face à la mort. En même temps se découvre aussi à l’Occident la multiséculaire civilisation chinoise, dans l’étrangeté de sa sagesse et de son rapport au sacré.

Le métissage culturel

Il a ouvert la possibilité d’une communication immédiate entre des êtres humains en recherche, par l’intermédiaire de poètes et de sages dont l’enracinement culturel et religieux est totalement étranger. Une communion se réalise à travers tout ce qui apparaît porter l’homme au-delà de lui-même. Des mystiques musulmans se passionnent pour sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix, des moines de traditions aussi éloignées que le zen et la règle bénédictine rejoignent des méditants hindouistes ou soufis dans une pratique menée en commun au sein du Dialogue interreligieux monastique. Des chants, des danses, des mythes issus de religions traditionnelles résonnent et font sens pour des militants américains, européens ou asiatiques motivés de manière urgente par la sauvegarde de la Planète.

La voie de l’art

Plus généralement, le Malraux des « Voix du silence » a ouvert au sens universel de l’œuvre d’art. Elle parle sans avoir besoin de concepts, elle établit une compréhension sensible. Sans rendre vains les efforts des savants pour la placer dans son contexte, l’œuvre d’art est telle qu’elle fait entendre sa voix au-delà des convictions philosophiques ou religieuses de ceux qui s’exposent à elle. Et la profonde intuition de Malraux à propos de l’art plastique serait à expliciter dans le domaine de la musique. Des musiques étranges, nées de civilisations lointaines ou obéissant à des logiques obscures peuvent parler bien au-delà de leurs cercles d’origine. N’en voyons qu’un exemple dans la résonance mondiale de la musique africaine. Son expansion fulgurante au cours du XXe siècle à travers le jazz en fait oublier qu’elle est d’abord la musique de rites traditionnels, devenue, à travers l’exil et l’esclavage, l’expression religieuse d’un ardent désir de libération.

Le sacré et l’affrontement aux logiques de pouvoir

Une autre manière de mettre en évidence la convergence entre ces aspirations humaines est de se situer dans la sphère du sacré. Et cela nous amène à en considérer la face obscure et grimaçante, celle qui est commandée par la peur et la volonté de dominer l’autre, et non plus par le lumineux besoin de savoir, de comprendre et de se comprendre. Inutile de revenir sur l’immémoriale connivence entre les structures sacrales et les systèmes de coercition sociale. La réponse de Jésus au Tentateur ouvre une piste plus fondamentale et dont l’actualité révèle le caractère crucial : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra ». Telle est sa formulation dans l’Évangile de Luc (ch. 4, v. 4) et elle renvoie au livre du Deutéronome, ch. 8, v. 3. Ce qui sort de la bouche de Dieu, c’est une réalité tout autre que le discours des puissants qui s’efforcent d’asseoir la légitimité de leur violence sur une réponse qu’ils apporteraient aux « besoins» humains. Or cette réponse est fallacieuse. Aujourd’hui elle s’exprime essentiellement par la manipulation des masses et par les menées politiques qui la permettent. En d’autres temps, on a parlé à la suite de Serge Tchakhotine du « Viol des foules par la propagande politique » [1], dénonciation symétrique des pratiques nazies et soviétiques.

Dominer par le mensonge et la tromperie

Aujourd’hui a mûri une forme plus perverse de la manipulation sociale, au profit non plus d’un parti, mais d’une oligarchie fondée sur l’argent. Elle est tellement massive et omniprésente qu’on a peine à la cerner. On peut cependant pointer le système par lequel les ressources sont détournées du bien du plus grand nombre au profit d’une minorité transnationale de privilégiés. La « croissance » dont elle se targue est en fait une ahurissante croissance des inégalités. Elle est présentée comme nécessaire au nom de la science économique, alors même que la plupart des chercheurs en économie relèvent son caractère illusoire et biaisé. Elle s’appuie sur une « médiasphère » dont le ressort est non pas de répondre aux besoins des personnes, mais de faire croire à des besoins qui satisfassent aux projets de l’oligarchie. Elle vide ainsi de son contenu le domaine du politique qui, par un renversement cynique des règles de la démocratie, se trouve obligé de gérer la société en faisant approuver par le plus grand nombre les décisions qui sont au détriment de tous.

La maxime d’Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud, théoricien de la manipulation publicitaire moderne dès les années 1920, reste la règle de base des sociétés fondées sur le libéralisme marchand (en existe-t-il d’autres aujourd’hui ?) : « Faire que les gens désirent ce dont ils n’ont pas besoin et qu’ils aient besoin de ce qu’ils ne désirent pas» [2].

Gilles Deleuze ajoute : « Le marketing est maintenant l’instrument du contrôle social, et forme la race impudente de nos maîtres. » L’auteur du site, Philippe Coutant, commente : « C’est certainement une des raisons majeures pour laquelle la révolution n’aura pas lieu. La puissance de cette domination mentale nous place dans un devenir minoritaire qu’il faut assumer et prendre en compte. »

Du cynisme des gouvernants à l’illusion entretenue par l’extrême droite

À répondre par le mépris aux aspirations populaires, les politiques se disqualifient sans que le cercle des réponses trompeuses soit brisé. Le philosophe Bernard Stiegler analyse le lien intrinsèque qui existe entre la manière dont nos contemporains se sentent globalement traités comme des imbéciles et l’attrait croissant pour l’extrême-droite [3]. Celle-ci n’est en fait pas en reste par rapport aux autres formations politiques dans son caractère fallacieux : car qui pourrait croire que la chasse aux étrangers puisse répondre en quoi que ce soit aux souffrances de la collectivité ?

On pourrait voir à l’œuvre le même cynisme dans les prises de position récentes du patronat français, refusant d’envisager toute forme de transition énergétique, car elle risquerait de porter atteinte aux positions dominantes des acteurs en place. [4]

Des lignes à privilégier

Il y a dans tout cela l’indice d’une aliénation de l’homme contemporain, non plus seulement en termes de relations de travail ou de situation sociale, mais dans la reconnaissance de sa réalité proprement humaine, avec ce qu’elle comporte d’espérance et d’incertitude, d’interrogations sans réponse, de capacité à se projeter et à inaugurer des relations pacifiées. Tout cela est bridé et réduit à des besoins formatés dans la société marchande.

« L’événement Jésus »

Au-delà et en deçà des Églises, il a pu être le révélateur de ces « choses cachées depuis l’origine du monde » dont parle René Girard, et dont la principale est la mise au jour de la tromperie qu’il y a au fond du pouvoir des puissants. De la singularité de sa personne rayonne une universalité qui peut rejoindre chacun dans les sources et chemins qui lui sont propres, dans l’articulation entre ce qui est reçu du collectif et ce qui lui est irréductible. C’est ce que lit le philosophe marxiste Alain Badiou dans les écrits de Paul [5], non pas héraut d’une nouvelle religion, mais appelant à la reconnaissance de l’humanité entière en chaque personne. Bonhöffer ouvrait aussi, dès 1944, la voie d’une lecture profane de l’événement Jésus.

Les religions instituées et le dialogue interreligieux

Les grands courants religieux n’en restent pas moins présents. Leur horizon commun de respect de l’être humain, d’entraide matérielle et de consolation spirituelle, répond à un ardent désir d’une libération. En cela le dialogue interreligieux peut être fécond. Mais ses limites sont celles d’appareils qui composent avec les pouvoirs en place. Les rencontres de notables et d’intellectuels ont peu de poids face au cynisme de politiques qui dressent les communautés et les individus les uns contre les autres, jouant sur leurs différences de cultes et de croyances, pour que l’injustice régnante reste cachée. Le grand historien et politologue libanais Georges Corm montre à quel point l’histoire du Moyen-Orient contemporain est liée à ce détournement des forces religieuses en fonction des logiques des pouvoirs [6].

L’interspirituel et l’interconvictionnel

Depuis le Siècle des Lumières, l’humanisme reste ainsi marqué par l’ambiguïté du religieux. Sont apparues des représentations de l’homme qui ne se réfèrent pas aux religions. Il y a une foi dans le devenir de l’homme à travers la promotion de ses droits et de ses aspirations face à l’amour et à la mort. Il s’agit de vraies spiritualités athées ou agnostiques. Il y a le grand mouvement bouddhiste qui n’a rien de monolithique, mais dont l’un des thèmes majeurs est la compassion à l’égard de tout ce qui existe, donc à l’égard de tout être humain. Ces forces, au-delà du sacré et de ses obscurités, peuvent coopérer pour que l’enjeu de l’accomplissement spirituel ne soit pas lui aussi manipulé en fonction d’intérêts entre autres financiers. Jean-Baptiste de Foucauld, fondateur de l’association « Démocratie et spiritualité », tient que l’exclusion passe en premier lieu par le déni de la dimension spirituelle de ceux que l’on entend exclure. L’interspirituel a ainsi une consistance et représente une chance pour l’humanité. Le dialogue interconvictionnel en relève dans le contexte européen, prise de conscience politique de la nécessité de rassembler, venant de religions, convictions et cultures différentes, des forces décidées à réfléchir « aux problèmes de la cohésion sociale et de la laïcité dans une Europe multiculturelle et multiconvictionnelle. » [7]

Ces différents efforts vont dans le sens d’une tâche commune dont un élément déterminant est l’apprentissage du vivre ensemble dans une démocratie repensée à frais nouveaux. Ils cherchent à construire la « maison commune » de l’humanité, consciente de son interdépendance et des risques mortels qu’elle court aujourd’hui à rester divisée.

[1] Serge Tchakhotine, Le Viol des foules par la propagande politique, Gallimard Poche, Tel. Première édition en français, Gallimard, 1939.

[2] Citation tirée du site http://1libertaire.free. fr/BiopolitiqueDominationMentale.html. La même page renvoie à un bref article de Michel Foucault, « Introduction à la vie non fasciste », qui reste d’une actualité brûlante.

[3] Voir l’entretien qu’il a donné au journal La Croix, 4 juillet 2013, « Instaurer une nouvelle politique de l’esprit ». Un de ses derniers livres est intitulé États de choc – Bêtise et savoir au XXIe siècle, Fayard/Mille et une nuits, 2012.

[4] Journal Le Monde, 19 juillet 2013, « Nucléaire, gaz de schiste et énergie, le coup de colère du patronat », p. 1.

[5] Alain Badiou, Saint Paul – La fondation de l’universalisme, PUF, 1998. Compte rendu d’Henri Verdier dans la revue Approches, n°100, 1999, p. 109-132.

[6] Georges Corm, Pour une lecture profane des conflits : sur le « retour du religieux » dans les conflits contemporains du Moyen-Orient, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2012.

[7] Site : http://fhedles.fr/nos-actions/groupeinterconvictionnel- g3i/

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