Home

evParvis4bis

Éditorial, par Jean-Marie Kohler (n°53, 2012)

Il a fallu des dieux, des prêtres et des rois pour assurer l’ordre du monde, pour surmonter les peurs archaïques et légitimer l’exercice du pouvoir. Comme la chorégraphie des étoiles dans le ciel, la vie sur terre n’a longtemps été concevable que dans une soumission absolue aux puissances surnaturelles – et, en l’occurrence, à leurs relais. Séduite par les empires, la chrétienté a rêvé d’instaurer le règne politico-religieux d’un Christ-Roi hégémonique. Hors de l’ordre religieux et moral imposé par les forces dominantes, point de salut !

Dynamisé par la technoscience, le néo-libéralisme a pris la relève et met en place – sans dieux, ni prêtres, ni rois – un nouvel ordre mondial totalitaire particulièrement contraignant. Dévoyant la sécularisation et la mondialisation, la finance et la technique engendrent une sorte de religion profane inédite qui prône une perpétuelle fuite en avant assimilée à l’ultime destin de l’humanité. La cynique idéologie qu’elle camoufle au profit des nantis se prétend universelle et définitive. Consommez et jouissez ! Et que personne ne s’en indigne…

L’antique dieu tout-puissant est mort sur le Golgotha, et « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde ». Les idéologies qui ont remplacé les dieux ont fait faillite et ne seront plus jamais crédibles. Trop de sang a coulé sur notre terre en leur nom ! À qui se fier désormais ? C’est aux antipodes des logiques dominantes que le Dieu révélé par Jésus intervient dans le coeur des hommes, refusant d’ériger son royaume en ordre social ou religieux. Dieu de tous par un amour sans exclusive, il est d’abord l’incroyable Dieu des rejetés qui s’identifie aux victimes.

C’est pourquoi l’évangile ne peut être que subversif, révélation du mal qui écrase les plus faibles, résistance et combat en même temps que béatitude. Sans se borner au « salut des âmes », il invite à lutter contre tous les asservissements qui déshumanisent la Création. Comme Moïse a libéré les juifs de l’esclavage en Égypte, comme Amos, Osée et Isaïe ont proclamé la suprématie de la justice et de la miséricorde sur la religion, Jésus a renversé les fondements fallacieux des trônes et des autels pour élever l’homme à sa véritable dignité.

Se contenter de prêcher ce message est sans péril, mais l’évangile ne se contente pas de mots. Quand les Églises acceptent d’être honorées et comblées par les puissants et les riches, elles déshonorent et dépouillent leur Dieu. Quand elles méconnaissent la souffrance du monde et son aspiration à la libération, quand leur obsession de la Loi ou de la Tradition les mène à étouffer leurs fidèles, mieux vaut quitter les sanctuaires pour les parvis et les quartiers où se jouent, sans acception de religion, le salut des petits et l’avenir du christianisme.

Rejoignant les multiples protestations que soulèvent partout les désordres de l’ordre établi, la subversion évangélique proclame l’égale dignité de tous, libère les consciences, fait émerger des alternatives spirituelles et sociales, promeut une espérance et des initiatives capables de transfigurer le monde en changeant les coeurs. Par-delà la résignation mortifère qu’enseignent les tenants du statu quo, elle est vie et donne corps à l’amour, refaçonnant et rachetant le monde sous le souffle de l’Esprit que n’enferme aucune frontière.

En dépit de nos doutes et de nos échecs, l’aube de Pâques se lève chaque matin. Il est vrai que nos savoirs ne sont que balbutiements face au mystère de l’infini, et que le royaume de Dieu n’est pas à notre portée. À l’horizon de notre foi et de nos engagements se profileront toujours la croix, un tombeau vide et une tragique absence. Et pourtant, le monde et les cieux sont à nous ! La présence de Dieu en l’homme – la créativité de sa tendresse et de sa liberté en nous – est le plus sublime de tous les miracles, résurrection dès aujourd’hui et pour toujours.

Marchandisation du monde et subversion chrétienne, par Jean-Marie Kohler (n°47, 2010)

L’impasse de l’évolution actuelle

Dans les sociétés développées, la classe supérieure fait étalage d’un train de vie dispendieux – rémunérations élevées, primes diverses (stock options, parachutes dorés, retraites faramineuses), avantages en nature (logements, voitures de fonction, voyages). Tout ce que la société produit de meilleur en termes d’institutions et d’équipements est à son service et lui permet de se reproduire en tant que catégorie dirigeante – les réseaux de relations, l’organisation de la formation (du primaire aux Grandes écoles), les structures de santé, les loisirs, etc. La classe moyenne profite également de la richesse disponible, mais dans une bien moindre mesure. Livrée à un marché dérégulé qui se soucie plus de la rentabilité à court terme des investissements que de la vie des hommes, cette classe est désormais confrontée à la précarité et tend à s’appauvrir. Quant aux faibles et aux pauvres, ils sont de trop dans ce système et sont repoussés à sa périphérie, survivant vaille que vaille avec des salaires médiocres et avec les diverses prestations sociales qui leur sont allouées pour les aider à se tenir tranquilles (chômage, familles nombreuses). Véritables abcès de fixation de la misère, les banlieues rappellent périodiquement ces dures réalités, mais les explosions urbaines sont vite oubliées.

La situation est beaucoup plus contrastée encore dans les pays du sud où l’ancienne classe moyenne a été laminée par les politiques d’ajustement structurel entre autres (Fonds monétaire international et Banque mondiale). Ces pays comptent désormais, grâce à ce qu’on appelle abusivement le « développement », des bourgeoisies locales prospères qui vivent des affaires et de la politique, en relation étroite avec les milieux occidentaux qui les ont fabriquées et qui les soutiennent au bénéfice des intérêts dominants. Les nouveaux riches se regroupent dans des quartiers plaisants, à l’abri des pauvres et dûment gardés (insécurité oblige), à proximité de grands commerces bien achalandés, avec d’immenses antennes paraboliques sur les toits des villas pour vivre au diapason de l’Occident. Leurs enfants sont scolarisés dans les meilleures écoles privées, et l’élite poursuit ses études à l’étranger. Leurs malades sont soignés dans des cliniques pareillement privées, sur place ou dans les pays du Nord.

À l’opposé des beaux quartiers, les bidonvilles des grandes mégapoles du sud sont en expansion constante et connaissent une misère matérielle et morale sans rapport avec la pauvreté qui était habituelle dans ces sociétés – et qui y était traditionnellement assumée, voire valorisée au nom de la solidarité. Ces villes grouillent de gens qui survivent d’une économie souterraine de misère – exploitation des ordures, prostitution (aggravée par le tourisme), drogue, trafics divers et banditisme. Ils s’entassent dans des ghettos livrés à leur sort, le long d’égouts à ciel ouvert, souvent sans eau courante ni électricité depuis que les services publics ont été privatisés pour desservir les quartiers solvables, sans écoles et sans postes de santé convenables. La menace des révoltes de la faim y est constante.

Quant aux populations rurales que l’on pourrait croire épargnées, elles se désagrègent et se paupérisent au contact de l’économie de marché et des modes de vie urbains qui se répandent partout. L’agriculture de subsistance s’effondre, bousculée par l’introduction de techniques nouvelles et coûteuses, inaccessibles aux cultivateurs démunis (intrants, mécanisation), concurrencée par des investissements extérieurs (plantations industrielles, périmètres irrigués) et par des importations à bas prix de produits subventionnés dans les pays avancés (céréales, poulets), voire ruinée par les fluctuations des cours mondiaux des productions de rente (café, cacao, arachide, coton). Expulsés du système de production traditionnel, les ruraux pauvres refluent vers les villes où ils ne trouvent pas d’emplois, ou seulement des emplois occasionnels mal rémunérés. Une partie de ces déracinés, attirés par les images alléchantes que déversent nos satellites et notre publicité, migreront vers nos eldorados – dans les conditions et pour le sort que nous savons.

Personne ne sait où mènera cette fuite en avant qui emporte le monde hors de toute régulation politique ou éthique. Grosso modo, quatre sortes de morts nous guettent : la perte des valeurs constitutives de l’homme sous l’effet de la mutation induite par la marchandisation, l’étouffement par la pollution que produit le productivisme (réchauffement climatique), un accident d’ordre technologique (par exemple nucléaire), ou une initiative criminelle (du genre terrorisme chimique, bactériologique ou nucléaire). L’humanité entière se trouve au pied du mur, acculée à prendre conscience du désastre qui menace, à se rebeller contre l’inacceptable fatalité. Il est vrai que les hommes ont déjà surmonté maintes crises au cours de leur longue histoire, mais les dangers actuels sont sans précédent en raison du saut technologique qui a entraîné une contraction de l’espace géopolitique, une accélération de l’Histoire et l’accumulation d’un gigantesque potentiel de destruction.

Pour ne pas périr, il faut créer du neuf. L’altermondialisme – qui a ses racines dans la tradition judéo-chrétienne – permet d’espérer un nouvel avenir pour l’homme, mais rien n’est acquis et il ne faut pas se cacher que de rudes combats seront nécessaires. C’est David contre Goliath.

Pertinence de la subversion évangélique

La société de consommation somme ses membres de consommer – c’est la première condition de sa survie. Elle nous somme de festoyer en ignorant que le marché où règne l’abondance recouvre une immense cave remplie d’affamés, de prisonniers, de suppliciés et de cadavres. Ce souterrain est si sordide qu’il est inconvenant d’en parler – les esprits chagrins devraient savoir, dit-on, « qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, que ça ira mieux demain, et que – de toute façon – on ne peut rien contre la fatalité ». Mais pour l’Évangile, tous les hommes, dans quelque civilisation ou religion que ce soit jusqu’au bout de la terre, sont pareillement aimés par Dieu, tout de suite et sans condition préalable. Il n’existe ni sous-hommes ni fatalité. Le Christ est présent en tout ce qui est humain, et plus particulièrement dans l’humanité rejetée : il souffre et agonise partout où l’homme souffre et agonise. C’est là où gît l’humanité humiliée et piétinée que s’offre le visage du Dieu qui a gravi le Golgotha.

Contre notre raison et contre toute raison, le Dieu des chrétiens s’est positionné du côté des victimes. Telle est sa spécificité : à la différence de tous les dieux antérieurs comme de tous ceux qui ont surgi depuis, le dieu crucifié des chrétiens – « scandale pour les juifs et folie pour les païens » (cela se comprend) – est d’abord solidaire des hommes qui subissent la violence. Quelles que soient les « bonnes raisons » avancées par les justiciers et les bourreaux, qui ont toujours d’excellentes raisons et aiment à se réclamer de la volonté divine, ce Dieu ne se tient pas du côté de l’ordre social qui pratique la brutalité. Il en ressort, inéluctablement, que les haines et les violences engendrées par l’iniquité sont d’abord imputables à ceux qui entretiennent l’iniquité à leur profit, et non pas d’abord à ceux qui la subissent. Ce jugement oblige à accepter les pauvres tels qu’ils sont, sans prendre en considération les mérites ou les torts que la société leur attribue, à se faire proche d’eux, à partager leurs souffrances et à se mobiliser pour les en délivrer autant que possible.

Ce ne sont donc pas seulement les « bons pauvres » qui doivent nous émouvoir et nous préoccuper, ceux qui sont tels que nous les aimons, reconnaissants de nos bienfaits et méritants. Mais ce sont aussi et surtout les autres, ceux qui sont devenus nos adversaires, voire nos ennemis : la marée montante de ceux qui sont devenus vindicatifs et violents à force de subir l’injustice et la brutalité, la masse menaçante de ceux qui veulent prendre de force les biens que notre société de consommation leur fait miroiter sans pudeur tout en les leur refusant, dans nos banlieues comme sous les tropiques, ces pauvres-là sont eux aussi des frères en humanité et, avant d’être des adversaires, ils sont des victimes qui ont droit à la justice. Une exigence bien difficile à accepter, et encore plus délicate à mettre en œuvre dans le respect des uns et des autres.

Prendre toute la mesure de ces vérités évangéliques oblige à combattre l’ordre établi dès lors que ses fondements et ses agissements sont injustes, avant de condamner et de combattre ceux qui s’en prennent à cet ordre qui les méprise et les écrase.

Conclusion

« Heureux les pauvres selon l’esprit, car le Royaume des cieux est à eux ». Cette Béatitude demeure plus que jamais pertinente. Mais la pauvreté sans la vertu de pauvreté n’est que malheur, tandis que la vertu de pauvreté sans le combat contre l’injustice subie par les pauvres n’est qu’illusion. L’Évangile n’a pas changé, mais pour le vivre aujourd’hui, le christianisme doit opérer une véritable révolution copernicienne. Nous ne pouvons plus croire, avec les églises, que l’univers tourne autour de notre héritage religieux, de nos dogmes et de nos rites comme s’ils incarnaient l’unique et éternelle vérité, qu’il tourne autour de notre civilisation, de nos droits et de nos intérêts. L’Évangile invite à inverser ces perspectives : ce n’est pas notre religion ou notre ordre social qu’il faut sauver en bétonnant les positions établies, c’est l’homme et le Dieu qui s’est livré à l’humanité qu’il faut accompagner sur nos chemins incertains pour les sauver en ce monde. Pâques ne pouvant pas être célébré avant le Vendredi saint… Il faut nous engager à veiller et à lutter contre le mal – aux risques et périls que cela comporte – en vue de changer le monde et de changer l’Église si c’est possible. Mais pour ceux qui acceptent l’épreuve et la mort du Vendredi saint, l’aube pascale éclaire dès à présent tous les tombeaux.

Comment l’Évangile donne-t-il sens à nos combats de libération, par « Nous Sommes Aussi l’Église » (n°54, 2012)

Face aux forces dominantes du monde et son injuste système économique, nous disons qu’il faut commencer par :

– ouvrir les yeux, parce que ce qui nous opprime, c’est parfois ce dont on est le moins conscient ;

– savoir entendre les rebelles, et vivre les ruptures que nous montrent les prophètes ;- s’informer, c’est une exigence citoyenne. Comprendre les mécanismes demande un effort, mais permet d’agir et de réagir ;

– se convaincre et convaincre de ne plus considérer comme inévitable ce qui est évitable.

Voir et refuser :

– les forces dominantes du monde, un système économique prisonnier du monde de la finance, qui engendre la peur, l’insécurité, la précarité croissante;

– le démantèlement des services publics qui renforce l’augmentation des inégalités en termes de santé, emploi, éducation.

L’exclusion des faibles ou des trop libres, rendue possible par la banalisation des idées de rejet des différences ;

– les aliénations religieuses : le Dieu dont la religion a fait une idole, le Dieu pervers, le Dieu fort et tout-puissant… ;

– l’Église quand elle se prend pour une fin, alors qu’elle n’est qu’un moyen au service de l’évangile.

Résister, se mobiliser, s’attaquer aux causes, agir collectivement :

– par la solidarité qui est une véritable nécessité pour la vie en société ;

– par l’implication citoyenne (associations diverses, syndicats, partis politiques…).

Isolés nous ne pouvons rien changer.

Être conscient qu’il n’y a pas de libération acquise, qu’elle n’est pas un état, mais un chemin.

Comment l’Évangile donne-t-il sens à nos combats de libération ?

L’Évangile est une force subversive radicale, qui nous libère des aliénations religieuses comme des forces dominantes du monde.

Dans l’Évangile, les actions essentielles relatées le sont à distance des dispositifs religieux aliénants, faisant de Dieu une idole.

Aujourd’hui, nous prenons notre part à la lutte contre l’aliénation religieuse en sortant du système clérical, en réussissant à voir le Dieu faible, qui s’identifie aux victimes.

Dans l’Évangile, Jésus vit au cœur du monde, avec les gens simples, les rejetés de la société, les pécheurs… Il appelle chacun à la conversion dans son état de vie, à lutter contre les injustices opprimant les faibles.

Aujourd’hui, l’Esprit souffle dans notre monde, nous appelant à la conversion intérieure, à l’analyse des systèmes aliénants, à l’engagement personnel et collectif pour les combattre.

L’Évangile porte une éthique universelle

L’Évangile ne se surajoute pas à nos combats, mais il en est le sens : c’est pourquoi il est lisible dans notre temps. Jésus chemine dans notre monde contemporain : apprenons à le reconnaître en étant à l’écoute de la souffrance du monde, en bâtissant un monde solidaire, de rencontres et de partage. L’Église l’a accaparé, mais il n’est pas sa propriété : « L’Esprit souffle où il veut ».

Aujourd’hui, l’Église est à réinventer, sa structure, son fonctionnement et son langage sont à réactualiser pour rendre l’Évangile accessible et compréhensible à nos contemporains. Notre façon de dire Dieu doit s’incarner aujourd’hui.

Consciente que la crise actuelle sert d’alibi et de moteur à la poursuite de politiques injustes et destructrices qui affectent en priorité les petits, les pauvres, l’association NSAE s’engage à :

– encourager et diffuser les analyses et les actions menées en son sein, en particulier dans ses collectifs, et dans le Groupe Évangile et Société-Parvis ;

– soutenir, mutualiser et diffuser les travaux de ses commissions (Précarité-Exclusion, NSAE et Évangile, International);

– s’impliquer dans des actions à l’échelle internationale au sein du Réseau Européen Églises et Libertés, d’IMWAC (Mouvement International Nous sommes Église) et Réseaux du Parvis, dont elle est membre, en particulier dans le cadre du projet « Concile 50 ».

L’Évangile au rythme des hommes – La Parole demeure, les Églises passent, propos d’Olivier Abel, recueillis par Jean-Marie Kohler (n°53, 2012)

Que pensez-vous de la subversion des formes traditionnelles du protestantisme par les Églises évangéliques d’obédience pentecôtiste qui progressent partout ?

L’ordre du monde est bouleversé par une profonde mutation des structures et des idéologies économiques, politiques et culturelles. Toutes les institutions en sont affectées, et notamment les grandes Églises trop habituées à s’imaginer inaltérables. Livrés à ces changements, les individus se trouvent d’autant plus déstabilisés qu’ils sont socialement plus fragiles. La religion apparaît alors comme une planche de salut aux personnes et aux catégories sociales les plus malmenées, comme un refuge capable de les sauvegarder. Réduite à sa forme la plus élémentaire, décrochée du passé et véhiculée par les émotions du vécu immédiat, cette offre religieuse répond aux manques qui taraudent les pauvres, leur offrant consolations et solidarité dans un cadre communautaire très structurant.

Mais où en sont les grandes Églises dans notre monde sécularisé et pluraliste, entre la chrétienté qui a disparu et un avenir émancipé de la religion ?

Trois modalités de l’Église – la secte qui sépare, l’organisation traditionnelle qui unit et donne son visage coutumier à la religion, et la forme mystique qui advient par delà les appartenances institutionnalisées – peuvent se succéder dans le parcours des sociétés comme dans celui des individus, mais il arrive qu’elles cohabitent plus ou moins dans les flux et reflux de la vie personnelle ou collective. En général, les commencements se caractérisent par un mouvement de rupture, de séparation et de forte revendication identitaire. Vient ensuite le moment de pérenniser l’organisation religieuse en tant qu’institution capable de partager ses valeurs et de les transmettre au monde. Et, pour finir, survient une expérience plus vaste qui est d’ordre mystique et se passe des institutions, débouchant sur l’effacement de toutes les cloisons et séparations. La protestation initiale et le développement ultérieur se dissolvent dans la communion. Il y a des étoiles naissantes, des étoiles au zénith de leur rayonnement, et des étoiles qui meurent, se répandant en poussière dans le cosmos, tel est aussi le destin des religions. Personnellement, j’ai tendance à penser que la religion va mourir en Occident. Mais loin d’être pessimiste et de m’attrister, cette perspective m’inspire de la gratitude et décuple mon espérance. L’effacement des Églises sous leurs formes actuelles peut signifier qu’elles sont arrivées au terme de leur mission, que l’on peut et que l’on doit se réjouir de ce qu’elles ont globalement réussi à apporter au monde, et qu’il est heureux de les voir s’effacer pour laisser venir au jour de nouvelles formes de vie spirituelle à leur suite. Rien n’est jamais perdu dans l’économie mystérieuse de la création et de l’histoire : même les échecs peuvent constituer de prodigieux ensemencements. Si les vagues des océans pouvaient nous enseigner l’humble simplicité qui préside à leur succession, bien des choses nous paraitraient moins tragiques… !

Si la religion est en train de mourir sous ses formes anciennes, quelles sont les conversions qu’il apparaît souhaitable de mettre en œuvre dans les Églises pour préparer l’avenir ?

Il nous faut aujourd’hui répondre à des questions qui ne se sont posées ni à Jésus, ni à François d’Assise, ni aux protagonistes des réformes du XVIe siècle. J’évoquerai ici la question cruciale de la vérité que l’herméneutique moderne renouvelle avec bonheur. Après que la théologie eut longtemps revendiqué le privilège exclusif d’énoncer le vrai, la compétition survenue entre la science et la religion à l’époque de la Renaissance a eu des conséquences désastreuses qu’il faut surmonter sans délai pour entrevoir la mystérieuse richesse des textes. Là comme ailleurs, la voie de l’Évangile est celle du renoncement aux assurances et de l’humble recherche. Quand mes étudiants relèvent les écarts qui séparent et opposent parfois les textes bibliques, quand ils découvrent que la compréhension du monde et la vision de Dieu varient considérablement selon les écrits proclamés normatifs, ils réalisent que la vérité ne se dévoile que par ses facettes, débordant tous les cadres y compris le canon des Écritures. Ainsi leur est-il donné de pouvoir s’émerveiller d’une vérité plus vaste que tous les savoirs – englobant le passé, le présent et anticipant sur l’avenir- et d’accéder ainsi à un rapport à la vérité ouvrant sur l’espérance. Cet horizon est aux antipodes des fondamentalismes qui, toujours et partout, guettent la religion et tentent les Églises. Il nous faut reconnaître notre condition plurielle et en admettre jusqu’au bout les conséquences – la dérangeante et féconde altérité.

N’est-ce pas en essayant de changer le monde au nom de l’Évangile que les chrétiens changeront leurs Églises et feront advenir le christianisme de demain ?

Oui, c’est notre rapport au monde que nous devons convertir en priorité. Et là s’impose d’emblée un constat radical et universel : nous ne sommes que des humains et non des dieux, vivant au sein d’un monde fragile au rythme d’une histoire qui emporte tout pour sans cesse créer du neuf dans le sillage de l’ancien. Il nous faut accepter notre vulnérabilité et celle de la nature, reconnaître le caractère fugace de nos existences et de nos institutions. Mais le constat que toute vie est éphémère la rend particulièrement précieuse et interpelle notre responsabilité : nous devons nous protéger les uns les autres, protéger notre patrimoine commun et respecter les règles qui nous permettent de vivre ensemble. Face à la marchandisation qui détruit la nature et exacerbe la violence entre les hommes, il faut d’urgence transformer nos modes de consommation. Ce n’est pas seulement pour des raisons économiques que nous devons changer nos habitudes alimentaires ou nos comportements en matière de déplacement, c’est pour devenir plus humains, pour humaniser toute la création et sauvegarder la vie.

En dénonçant les faux dieux et l’idolâtrie, l’Évangile prescrit trois grandes ruptures qui sont susceptibles de désaliéner l’homme contemporain : rompre avec les rêves du pouvoir, avec la compulsion à la propriété, et avec ce que j’appelle la complaisance culturelle. Quand Jésus affirme « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », il reconnaît au champ politique une autonomie légitime, mais surtout il brise toutes les visions théocratiques. Aucun pouvoir humain ne peut s’identifier au pouvoir divin, aucune instance politique ne peut se substituer à Dieu pour exercer la violence en son nom et se faire adorer. Mais le nouveau veau d’or qui asservit aujourd’hui l’humanité est érigé par la religion du marché. Contre lui, il ne suffit pas de se déclarer anticapitaliste, il faut se battre pour placer effectivement l’homme au centre des préoccupations sociales et politiques, et en payer le prix. « Plus un SDF à la rue ! » : pourquoi différer, en invoquant son coût, un engagement aussi impératif qui pourrait être d’une portée exemplaire et impulser d’autres initiatives ? En troisième lieu, je dirai qu’il faut rompre avec le conformisme mortifère qui étouffe notre société. Avec les artistes et les poètes qui percent dans les murs de la bienséance des brèches ouvrant sur l’inédit et l’avenir, il faut retrouver la parole et la rendre aux gens, oser le scandale en se risquant sur des chemins inédits.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s