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Hommage à Samuel Ruiz, « l’évêque du Chiapas » au Mexique, par Gerardo Albarran de Alba (n° 49, 2011 – article paru dans la presse argentine et traduit par Francis Gély)

« Je suis venu pour évangéliser les Indiens, mais pour finir, j’ai été évangélisé par eux ». C’est ainsi que parlait Samuel Ruiz Garcia que les communautés appelaient « l’évêque des pauvres et des peuples originaires ». Il est mort hier et beaucoup pleurent l’absence de celui qui avait su donner une voix aux sans-voix. Tatik Samuel, comme l’appelaient les communautés indigènes, devait aujourd’hui être l’objet d’une célébration préparée depuis plusieurs mois à San Cristobal de las Casas, pour le 51e anniversaire de sa prise de possession comme évêque du diocèse du Chiapas, diocèse dont il s’était retiré en novembre 1999, quand il a eu 75 ans. Au lieu de cela, ses restes sont veillés depuis hier soir dans la cathédrale de San Cristobal où il sera enterré demain.

Plongé dans les débats théologiques et canoniques du Concile Vatican II et des différentes conférences qui en ont découlé, celles de Medellín, de Puebla et de Saint-Domingue, Samuel Ruiz y a participé activement en étant promoteur de la Théologie de la Libération et de l’option préférentielle pour les pauvres qu’il a imposées à son diocèse à partir de 1975, à une époque où dominaient les coups d’État et les dictatures militaires en Amérique latine. Mais c’est à partir de son adhésion au courant de l’anthropologie culturelle qu’il en est arrivé à ce qui devait être l’orientation principale de sa pastorale : « la dualité oppression-liberté et la proposition d’un être culturel autonome, culminant dans une véritable Église autochtone ». Cette position a provoqué de nombreuses réactions à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église Catholique.

L’historien mexicain Jean Meyer l’a souvent comparé à Helder Camara du Brésil et à Oscar Romero du Salvador, ces « évêques à la fois immergés dans la tradition et flexibles dans l’action, qui ont réagi de façon compliquée face à des situations souvent compliquées ». Cependant, il n’était pas marxiste comme le lui reprochaient ses détracteurs. Catholique traditionnel et orthodoxe, Samuel Ruiz est arrivé au Chiapas en 1959, comme évêque du diocèse de San Cristobal, douze ans à peine après avoir été ordonné prêtre, à la fin de ses études de théologie à l’Université Grégorienne de Rome. La réalité locale du terrain le retourna complètement : certaines régions du Chiapas vivaient avec des structures si retardataires qu’elles ressemblaient à celles du Moyen-Âge et il fut bouleversé par les traitements que subissaient les Indiens, esclaves qu’on achetait et qu’on vendait comme des troupeaux de brebis. Samuel Ruiz se substitua à un État absent et devint le défenseur des pauvres et le protecteur des Indiens ; il a aussi été le promoteur du respect des femmes et des enfants et de la prise de conscience des acteurs sociaux en favorisant la « révolution des expectatives croissantes ». En 1988, il a fondé le Centre des Droits Humains Frère Bartolomé de Las Casas, un des plus importants du pays toujours reconnu aujourd’hui.

Figure centrale de la Conférence épiscopale en Amérique latine et même à Rome, il a atteint la réputation mondiale en 1991, lors du soulèvement de l’Armée zapatiste de Libération nationale (AZLN). Son intervention dans le conflit a empêché un grand massacre qui aurait pu dégénérer en génocide ; il devint alors un acteur fondamental dans les négociations de paix entre l’AZLN et le gouvernement mexicain qui s’étaient déclaré la guerre. Jean Meyer lui-même a trouvé des documents qui accusent Tatik Samuel de s’être trop rapproché de la lutte armée bien qu’il ait toujours su garder ses distances dans ses relations avec le mythique sous-commandant Marcos, relations qui n’ont jamais été publiques. Malgré tout cela, en mai 1988, le Président du Mexique, Ernesto Zedillo, a accusé l’évêque de prendre la tête d’une « pastorale de la division » et de « la théologie de la violence », accusation due au fait que Tatik Samuel avait consacré sa vie à former des communautés ecclésiales de base dans chaque village indigène du Chiapas. Le rôle conciliateur de Samuel Ruiz a rendu propice le fait que, depuis environ deux ans, il participait à une commission de médiation entre une autre guérilla mexicaine, « l’Armée Populaire Révolutionnaire (EPR) » et le gouvernement fédéral. À cette même commission participait aussi l’écrivain Carlos Montemayor qui est décédé l’an dernier.

Samuel Ruiz vivait, depuis sa retraite, à Querétaro, à 200 km au nord de Mexico, la capitale du pays, mais il faisait des visites ponctuelles au diocèse dont il était à présent évêque émérite. Il vivait aussi éloigné dans l’intention de ne pas faire obstacle au travail de son successeur, mais ses 40 ans de travail dans le Chiapas, cet État du sud-est mexicain, avaient laissé une forte empreinte que le nouvel évêque, Felipe Arizmendi, ne pouvait changer, particulièrement ce que Tatik Samuel lui-même appelait « l’autonomie participative » des clercs et des laïcs, sans risquer de provoquer une « véritable effusion de sang » comme l’avait signalé en son temps l’historien Jean Meyer.

Quand il était évêque du diocèse du Chiapas, Samuel Ruiz avait développé une action très intense grâce au Comité de Solidarité avec les peuples d’Amérique latine. Il a voyagé dans plusieurs pays avec des groupes et des mouvements sociaux, chrétiens et non chrétiens. Une de ses interventions les plus connues a été celle en faveur des milliers de Guatémaltèques, qui avaient fui vers le Mexique à la fin des années 80 et au début des années 90 pour éviter d’être massacrés par l’armée guatémaltèque et ses escadrons de la mort, connus pour leur férocité.

Son militantisme venait de très loin. En août 1976, quelques jours après l’assassinat par la dictature argentine de l’évêque de La Rioja, Monseigneur Enrique Angelelli, il a participé à la Rencontre des Évêques latino-américains qui avait lieu à Riobamba en Équateur. Là, il fut détenu par la dictature de ce pays ainsi que 20 autres évêques, des prêtres, des théologiens et des assesseurs [participants] parmi lesquels se trouvait Adolfo Pérez Esquivel. Vingt-cinq ans après cet épisode, cet Argentin, aujourd’hui Prix Nobel de la Paix, a présenté la candidature de l’évêque mexicain pour l’obtention de ce même prix.

Le 16 septembre 2001, lors d’un anniversaire de l’indépendance du Mexique, Pérez Esquivel a prononcé un discours élogieux sur Samuel Ruiz au Centre des Droits de l’Homme de Nuremberg, qui lui a accordé cette année-là son Prix international des Droits Humains. C’est un des nombreux prix qu’a reçus l’évêque émérite du Chiapas. À cette occasion, Pérez Esquivel déclara que Samuel Ruiz était une des « voix prophétiques qui proclament et dénoncent la situation de violence et d’injustice que vivent la majorité des peuples latino-américains. Ils sont les voix de ceux qui ne possèdent rien, des sans-voix pour qu’ils puissent récupérer leurs droits historiques en retrouvant le sens de leur vie, leur dignité et l’espoir de pouvoir construire ensemble un autre monde plus juste et plus humain pour tous ».

Le mouvement de libération des Dalits chrétiens, par Lucienne Gouguenheim (Hors-série n°17, 2007)

Sous les effets combinés de la mondialisation, de la montée en puissance du nationalisme hindou et des affrontements intercommunautaires, le modèle d’une Inde démocratique et laïque auquel est associé le nom de Gandhi est de plus en plus remis en cause. L’hindouisme fondamentaliste utilise une vision mythique des origines et de l’unité de la nation pour sacraliser l’ordre social et les inégalités qui le caractérisent, entraînant les violences racistes que l’on connaît. Mais il y a aussi de nombreuses organisations indiennes pour s’engager à contrer cette évolution et défendre les droits et la dignité des exclus. Parmi elles, les mouvements de Dalits.

Les Dalits

Bien que la Constitution de 1947 interdise la discrimination en raison de la caste, les rapports sociaux sont toujours régis par des règles liées à l’esprit de caste ; et cela se fait au détriment des basses castes et surtout des hors-castes, les 220 millions d’Intouchables, relégués au dernier rang de l’ordre social indien. Les Intouchables sont l’objet de graves discriminations et des pires atteintes aux droits de l’homme. Aujourd’hui, leur situation est dramatique : 90 % d’entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté ; ils sont victimes de viols, de vols et d’assassinats pour lesquels le droit est rarement appliqué.

Les mouvements d’Intouchables sont à l’origine d’une mobilisation unique au monde pour combattre les discriminations dont ils font l’objet. Ils ont imposé sur la scène publique le terme de « Dalits » (« opprimés ») dont ils se désignent et qui caractérise leur identité. Ils s’appuient sur la loi et le pluralisme politique pour faire entendre leur voix dans la société. Ils contribuent ainsi à l’émergence d’une élite Dalite. Pour accroître leur influence, les mouvements locaux se structurent : le « Human Rights Forum for Dalit Liberation » (Forum des droits de l’homme pour la libération des Dalits) regroupe ainsi 176 organisations représentant plus de trois millions de personnes.

La forte présence de ces mouvements en janvier 2004 dans le Forum Social Mondial de Mumbai, qui nous les a mieux fait connaître, leur a permis de se rapprocher d’autres organisations menant le même type de luttes contre la ségrégation.

Ils ont développé un fort esprit de corps autour de leur statut de Dalit et en particulier la défense d’un système de quotas. La loi indienne a institué une discrimination positive qui impose à la fonction publique des quotas de postes de travail ou de places dans les écoles réservés aux Dalits. Cette règle, très imparfaite, permet à un petit nombre d’entre eux d’accéder à des emplois dignes de leur qualification, essentiellement dans les villes. Mais son avenir est très incertain, car, pour répondre aux exigences de l’Organisation Mondiale du Commerce, l’Inde, comme beaucoup d’autres pays, est poussée à privatiser les services publics. Le privé n’étant pas soumis à cette obligation, ces quotas de postes ont toutes les chances de se réduire.

Ceci a fait dire à l’ancien Président du CCFD, Xavier Lamblin, dans un éditorial de la revue Faim et Développement Magazine (n° 183, février 2003) : « Si l’organisation en caste est toujours justifiée par certains par des considérations religieuses, ce sont bien les règles économiques qui en maintiennent l’existence. Les riches ont bien évidemment tout intérêt à ce que ce système soit maintenu, limitant le nombre de ceux qui auront accès aux richesses. »

Les Dalits chrétiens

Les chrétiens ne sont en Inde qu’une très faible minorité d’environ 2,5 % ; mais ces chrétiens sont à plus de 75 % des Dalits. Ils partagent donc leur situation et leur lutte de libération avec l’ensemble des Dalits.

Une étude menée par les Jésuites de l’État du Tamil Nadu (région de Madras-Chenai) a montré que 80 % des Dalits chrétiens sont sans terre, qu’ils sont analphabètes à 65 % et que leur revenu moyen annuel est inférieur à 25 dollars. Ils souffrent aussi d’une aggravation de leur situation d’exclusion : sous le prétexte que les chrétiens ne reconnaissent pas le système des castes – ce qui constitue certainement une raison des conversions de Dalits au christianisme –, ils sont de ce fait, en tant que tels, exclus des règles de discrimination positive. Bien que, par sa Constitution, l’Inde soit un État laïque, où la diversité des options et des pratiques religieuses est reconnue, les Dalits chrétiens sont discriminés du seul fait de leur foi. Il en est d’ailleurs de même des musulmans.

Les Dalits chrétiens sont en outre marginalisés au sein de leurs propres Églises, où la hiérarchie est elle aussi entièrement fondée sur le système des castes. Cette situation est à l’origine du « Mouvement de libération des Dalits chrétiens ». Le mouvement dénonce en particulier la situation au sein de l’Église catholique, où les castes supérieures, qui représentent à peine 30 %, contrôlent à 90 % l’organisation hiérarchique. Il milite pour que l’Église leur applique un système de quotas dans toutes les institutions séculières (écoles, collèges universitaires, hôpitaux, etc.) qu’elle gère.

On peut noter l’aspect paradoxal de la situation. Les Dalits luttent pour la disparition des castes, mais s’appuient dans cette lutte sur leur situation dans ce système en revendiquant l’accès effectif aux quotas qui leur sont réservés. Les valeurs chrétiennes qui reconnaissent tout être humain comme « enfant de Dieu » sont par essence incompatibles avec le système des castes. Dans la vision religieuse hindouiste d’où le système des castes tire son origine, les brahmanes sont nés de la tête de Dieu ; les Kshatriyas de ses épaules ; les Vaisyas de ses cuisses ; les Shudras de ses pieds. Les Intouchables ne sont pas nés de Dieu. Mais les Dalits chrétiens doivent lutter contre le système à l’intérieur même de l’institution religieuse, de laquelle ils attendent qu’elle les soutienne dans leur revendication d’accès à une discrimination positive aussi bien en son sein que face aux autorités civiles.

On notera aussi l’enchevêtrement des facteurs d’oppression à l’œuvre, à la fois religieux, culturels et économiques.

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