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Penser le monde, penser la foi, par Lucienne Gouguenheim (n°55, 2012)

Les liens entre la science, la pensée et la croyance sont subtils. Nos modes de pensée personnels sont conditionnés inconsciemment par la culture dans laquelle nous vivons et, sans que l’on en ait toujours conscience, la science contribue à apporter une vision du monde qui façonne et modifie nos schémas mentaux et donc la façon de penser la foi, qui se vit dans le monde et s’incarne dans une culture. La grande aventure intellectuelle de la fin du 20e siècle aura été une nouvelle perception de la complexité et de la façon de l’appréhender. Complexité du cosmos, des organismes vivants, des sociétés humaines…

L’époque moderne, sous l’influence des Lumières, a été caractérisée par la recherche d’une forme d’humanisme rationnel. Le projet de rassemblement du savoir et de l’expérience historique humaine porté par les encyclopédistes allait de pair avec l’idée d’une conscience humaine donnant sens au monde. Les savoirs se classaient dans des domaines bien délimités, hiérarchisés et étanches. On recherchait des explications simples et logiques à la luxuriance du monde. Ce fut le programme de la science positive fondée sur la méthode cartésienne et caractérisée par la tentative de réduction de la complexité à ses composants élémentaires. Cette conception a entraîné une forme de pensée linéaire, dualiste et hiérarchique, cloisonnant les différents domaines d’études de la science et séparant les réalités matérielles et spirituelles. Elle a fait certes preuve d’une grande efficacité, et contribué aussi à imposer l’idée d’un monde stable et sûr, que l’on pouvait comprendre. Ce monde obéissait à un ordre qui se manifestait aussi bien dans le domaine physique que dans les structures naturelles de la société ou de la famille et où la religion, tout en séparant et opposant le monde séculier du sacré, y voyait l’ordre voulu par Dieu.

L’ère post-moderne a balayé cette vision. L’idée de culture générale s’est effacée devant la complexité et le trop-plein de connaissances qu’offre le monde. Le savoir s’est divisé en un nombre croissant de disciplines qui génèrent à leur tour des sous-disciplines et le champ de chacune des spécialités devient de plus en plus étroit. La science est devenue fragmentaire et ne fournit plus le moyen de connaître rationnellement ni de contrôler le monde. En conséquence, la dimension de la croyance, jadis évacuée au nom de la raison, redevient d’une autre manière l’une des conditions du savoir, parce que la complexité déborde la possibilité d’en rendre compte. Il nous faut croire le spécialiste, nous en remettre en partie à lui, avec tous les dangers que cela comporte, comme l’interférence de facteurs sociopolitiques ou socioéconomiques. On peut citer l’exemple des travaux sur la nocivité du tabac, financés par l’industrie du tabac ou celui des études des « climato-sceptiques » financées par une firme pétrolière… Nous sommes donc condamnés à allier confiance et vigilance de la raison.

Mais d’autres enseignements émergent aussi de cette situation. Si physiciens, biologistes ou spécialistes de sciences sociales sont enfermés chacun dans leur domaine et ont de plus en plus de difficulté à communiquer entre eux, ils découvrent aussi, indépendamment les uns des autres, qu’ils sont confrontés à des problèmes similaires et arrivent à des visions convergentes dans leurs champs pourtant très différents. Cela contribue à modifier en profondeur nos schémas mentaux et notre regard sur le monde. Ce sont ces schémas mentaux que le discours théologique se doit d’intégrer sous peine de s’exculturer parce que devenu non pensable.

Moins connue peut-être que l’évolution du vivant, celle des astres qui le peuplent et de l’Univers lui-même met en évidence l’universalité et la prégnance du phénomène qui disqualifie toute vision fixiste. Son étude donne aussi accès aux sources et à l’importance de la façon de penser la complexité que l’on dit « systémique ». (…)

Après s’être consacrée à découvrir les lois qui régissent le fonctionnement de l’Univers, la science étudie maintenant le cheminement de sa construction, et le nouveau concept qui se fait jour est celui d’organisation. L’histoire de l’Univers est celle d’architectures de plus en plus complexes qui s’élaborent au cours du temps, avec des phases de rupture : l’évolution ne procède pas par accumulation, mais par renouvellement.

On ne peut pas attribuer la formation du cosmos au seul Big Bang survenu il y a 13,7 milliards d’années et penser que toute son évolution ultérieure était en quelque sorte dès lors programmée. L’histoire de l’Univers n’avance pas comme une horloge réglée une fois pour toutes au début de l’histoire. À chaque stade de l’évolution apparaît une nouvelle catégorie d’objets, dont les composantes existaient, mais qui sont le fruit d’une nouvelle organisation.

La nouveauté fait son entrée de façon inattendue. Même si, après coup, on arrive à une explication, l’évolution ne semble pas programmée vers une fin inéluctable. Les propriétés d’une nouvelle structure ne sont pas la simple addition des propriétés de ses composantes : cela se voit bien de chaque nouvelle structure apparue dans l’Univers, en partant d’énergie pure, en passant par la matière, pour aboutir aux galaxies formées d’étoiles et de planètes, et aux êtres vivants dont l’une de ces planètes au moins est habitée. Un être vivant lui-même est toute autre chose que l’ensemble des éléments chimiques dont il est constitué, ce qui montre la similitude avec la façon dont se construit la vie.

Ordre et complexité se sont construits à partir du chaos ; de la nouveauté a émergé, à partir d’éléments existants, qui se transforment pour en créer d’autres.

Penser en « systèmes »

Née aux États-Unis au début des années 50, connue et pratiquée en France depuis les années 70 (par exemple par Joël de Rosnay ou Edgar Morin), l’approche systémique se présente en complément nécessaire de la démarche analytique traditionnelle héritée de Descartes ; elle ouvre une voie originale et prometteuse pour traiter les situations de complexité.

L’exemple du mode d‘évolution de l’Univers – mais celui de l’évolution du vivant conduirait à la même conclusion – montre que l’Univers est une entité qui existe en elle-même, avec des propriétés qui lui sont propres, tout en étant constitué d’éléments ayant chacun leurs propriétés spécifiques et qui interagissent entre eux : il constitue un système. Il est nécessaire d’en prendre conscience, de connaître l’ensemble des éléments qui le constituent pour comprendre son fonctionnement et celui de ses constituants. Raisonner ainsi relève de la pensée systémique. Dans une telle situation, le schéma ancien selon lequel un problème peut être compris et traité en le considérant comme isolé, ou qui imagine l’avenir en extrapolant le présent, s’avère inefficace. Quand nous isolons un problème pour l’étudier, sans tenir compte du fait qu’il fait partie d’un système et sans commencer par analyser le système lui-même, nous risquons de nous priver de la connaissance de ce qui permettrait de le résoudre. « Si nous ne changeons pas notre façon de penser, nous ne serons pas capables de résoudre les problèmes que nous créons avec nos modes actuels de pensée » disait Albert Einstein.

Spiritualité avec ou sans Dieu, par Gabriel Ringlet (hors série n° 25, 2010)

Laissez-moi vous dire un mot très rapide à propos d’André Comte-Sponville et de son livre « L’esprit de l’athéisme » dont le sous-titre est on ne peut plus explicite : « Introduction à une spiritualité sans Dieu. » (Albin Miche, 2006)

André Comte-Sponville, vous le savez sans doute, se présente comme « un athée chrétien ». Il a écrit et répété à de nombreuses reprises que, pour lui, l’Évangile était très important, qu’il le lisait tous les jours – bien des chrétiens ne pourraient pas en dire autant – mais qu’il le lisait comme un grand texte poétique et spirituel, offert à tous, même si on ne croit pas en Dieu.

Que dit-il dans L’esprit de l’athéisme ? En deux mots :

Que la spiritualité est trop fondamentale pour qu’on l’abandonne aux intégristes de tous bords. Il a raison.

Que la laïcité est trop précieuse pour être confisquée par les antireligieux les plus frénétiques. D’accord.

Et que donc il est urgent de retrouver une spiritualité « sans Dieu, sans dogmes, sans Église, qui nous prémunisse autant du fanatisme que du nihilisme. »

Je suis toujours d’accord, à une condition : qu’il reconnaisse que la spiritualité avec Dieu doit plus encore nous prémunir du fanatisme et du nihilisme.

Paraphrasant la célèbre phrase prêtée à Malraux (et qui était un peu plus complexe), il nous propose cette belle formule : « le XXIe siècle sera spirituel et laïque ou ne sera pas ».

Une spiritualité humaniste au Forum social mondial de Porto Alegre, par Judicaël Tracoulat, militant d’Attac, (n° 19, 2003)

Le mouvement social mondial trouve son expression la plus aboutie et surtout la plus médiatique dans le Forum Social Mondial (FSM) qui a lieu depuis ses débuts en janvier 2001 à Porto Alegre, dans le Sud brésilien.

Ce forum, dont l’attrait ne cesse d’augmenter, attire des participants de plus en plus nombreux, mais aussi de plus en plus hétéroclites. On peut se demander ce qui permet de faire le lien entre tous. Plus forts que les divergences, un état d’esprit et une spiritualité humaniste semblent être le ciment de ce mouvement.

(…) La force du Mouvement social mondial tient peut-être dans la simplicité de son slogan qui, à lui seul, donne une autre vision du monde : « Un autre Monde est possible ». La simplicité de ce slogan et toute l’espérance qu’il porte en lui facilitent le ralliement d’un très grand nombre d’acteurs du Mouvement social qui peuvent se reconnaître de ce changement.

La première victoire réside dans cette conviction qu’un autre monde est possible. La croyance dans un autre monde qui avant de devenir une réalité s’exprime en terme de possible. Ce possible est sans doute ce qui provoque le plus d’espoir et d’engouement. Que l’on s’adresse à des citoyens venant de pays riches ou pauvres la conviction que le monde peut et doit changer est la même.

Le Forum Social Mondial est le vecteur de communication qui permet de prendre conscience de la possibilité d’un changement. Les participants en sont convaincus. Porto Alegre permet de conforter, mais aussi de confronter ces convictions. Les participants s’en font ensuite les hérauts.

Le forum a cela de magnifique qu’il permet que, dans un même lieu, on puisse retrouver des critiques du monde et des systèmes qui le gouvernent, mais aussi des propositions crédibles pour faire évoluer les choses vers un idéal de justice sociale et enfin, et peut-être surtout, le témoignage d’expériences significatives réussies de projets et de changements en cours.

La possibilité d’un autre monde semble acquise. Mais c’est sans doute ensuite que le travail le plus dur et le plus long commence : si un autre monde est possible, il s’agit de savoir lequel. Les multiples ateliers de travail, conférences et tables rondes tentent de répondre à ces questions. Il en ressort une convergence qui pourrait servir de définition à la spiritualité « porto-alègrienne » : placer l’Homme au centre des réflexions. Ce nouvel humanisme tend à garantir à l’homme un certain nombre de droits inaliénables : eau, nourriture, mais aussi travail, accès à l’éducation et à l’information notamment et enfin droit et devoir de solidarité. Tout cela doit se faire en accord avec l’environnement pour que les générations futures puissent bénéficier des mêmes droits sans restrictions.

La participation toujours plus grande de représentants de divers groupes religieux aux FSM renforce en quelque sorte cette spiritualité. Les raisons idéologiques peuvent être différentes, les objectifs et les expériences restent les mêmes.

(…) Cette volonté de mettre en place un autre monde tend toujours à remettre l’Humanité en son centre. L’Homme doit être l’acteur et non plus le spectateur des changements qui le concernent. Ces changements doivent servir l’humanité tout entière et non pas quelques groupes de privilégiés cherchant à renforcer leurs privilèges. « Il s’agit d’affirmer la valeur de la vie humaine comme supérieure à celle du marché, de proclamer le droit des peuples face au droit des affaires et de revendiquer une éthique et une spiritualité qui consolident la solidarité entre tous les êtres humains du nord et du sud. » (1)

En dehors de toute considération d’ordre idéologique ou autre, la spiritualité de Porto Alegre est quasiment palpable lors des divers rassemblements massifs qui jalonnent le Forum. (…) De l’effervescence de ces manifestations joyeuses ressort la quasi-certitude que le changement est possible. Un rêve auquel on croit tous et qui est en train de se matérialiser sous nos yeux. Ce sentiment est accentué par l’effet de masse, on se sent entouré par des gens dont les aspirations vont toutes dans le même sens. (…)

Cette joie et ce partage sont sans doute les phénomènes les plus marquants de la spiritualité de Porto Alegre. Les discours portent en eux l’espoir. Chacun sait qu’il reste beaucoup de travail, que les initiatives doivent être toujours plus nombreuses et que chacun doit chercher une façon d’aller de l’avant. Les premiers résultats positifs qui peuvent accompagner la réalisation de différents projets (des projets d’autogestion dans des communautés agricoles en Amérique du Sud par exemple jusqu’à l’autre bout de l’échelle économique, un début de prise en compte des revendications altermondialistes par les gens du Forum de Davos) doivent servir à amplifier le mouvement social mondial pour que ces revendications deviennent des réalités.

La spiritualité qui naît du mouvement social, si on la résume à l’extrême, se traduit par la croyance en un autre monde possible. Maintenant il s’agit de mettre en œuvre toutes les forces nécessaires pour que ce nouveau monde voie le jour. La fin de la nuit et l’aube à venir passent sans doute par Porto Alegre.

(1) François Houtard, Le Soir, 2/2/2001.

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