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L’Illusion financière, de Gaël Giraud, Éditions de l’Atelier, 2012. Recension par Lucienne Gouguenheim (N°58, 2013)

C’est un livre passionnant, écrit d’un bout à l’autre avec une remarquable clarté.

Il commence par répondre à la question : « comment sommes-nous arrivés à la crise actuelle ? » par une analyse aussi implacable que convaincante du rôle majeur des marchés financiers. Elle sera utile à tout lecteur qui souhaite comprendre par lui-même le monde de la finance dans sa complexité et sa démesure – et qui découvrira que la crise européenne n’est pas d’abord une crise des finances publiques, mais une crise de la finance dérégulée.

Dans la situation actuelle de l’Europe, la grande menace n’est pas la dette publique, mais la déflation vers laquelle nous conduit la récession et dont nul ne sait sortir dès lors que le processus a démarré. Peut-on espérer une relance par la consommation ? À supposer que la politique de l’Union européenne la permette, ce qui n’est pas le cas avec les traités actuels, la contrainte énergétique la rend impossible, parce que le moteur de la croissance dans le monde est dominé par la consommation d’énergie et que, celle-ci se fait – et se fera – de plus en plus rare. Nous sommes donc condamnés à des taux de croissance faibles, ne reposant que sur l’innovation et les gains de productivité.

Il n’y aura donc pas de reprise de la croissance sans changer le modèle actuel qui repose sur la consommation d’énergie. Et l’auteur nous en propose un, qu’il détaille avec un enthousiasme communicatif : la transition écologique et énergétique. Un chantier impressionnant s’ouvre à nous, sur des échelles d’au moins 50 ans, pour assurer la rénovation thermique des bâtiments, le verdissement des processus industriels, remplacer le transport routier par le ferroutage… Tout cela est producteur d’emplois – plusieurs millions à l’échelle de l’Europe – dans des domaines où le savoir-faire existe.

Il reste à trouver le financement : le projet demande un investissement important, avec un taux de rentabilité de l’ordre de 3% par an pendant dix ans. Ni les États lourdement endettés ni le secteur bancaire européen, en grande partie sinistré, n’en ont les moyens, et les investisseurs privés tels les fonds de pension sont à la recherche de rendements beaucoup plus élevés (typiquement de 15%).

Alors, nous dit Gaël Giraud, il faut se tourner vers la création monétaire, ce que le commun des mortels appelle la « planche à billets », dont le seul nom fait frémir parce qu’il évoque l’inflation. Mais la création monétaire n’est pas ipso facto inflationniste : il faut bien comprendre que les banques la pratiquent quotidiennement, chaque fois qu’elles accordent un crédit. Tant que le banquier accorde de prêts dans les limites ou la « part de gâteau » créée par le projet financé augmente à la même vitesse que la masse monétaire mise en circulation, il n’y a pas d’inflation.

L’auteur défend donc l’idée que ce projet, créateur de richesse, soit financé par une Banque centrale européenne placée sous le contrôle du pouvoir politique, donc d’une véritable gouvernance européenne.

Ce livre est publié dans la collection « Pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire ». L’auteur, qui est à la fois spécialiste de la finance et jésuite, fait entendre une voix chrétienne qui ne se situe pas dans le registre des bons sentiments, mais dans celui de la compétence, ce qui lui permet de dénoncer avec argumentation l’idolâtrie de l’argent et de proposer une alternative qui en fasse un « bien commun ». Dans un monde qui ne croit plus aux utopies, où les marchés financiers échouent dans leur proposition du substitut qu’est la promesse de la prospérité matérielle la transition écologique pourrait être la grande utopie de l’Europe. Gaël Giraud la considère comme inscrite dans la ligne de la Sagesse, qui permet de rencontrer Dieu dans l’épaisseur de l’histoire et de la culture.

Travail sur la dette au Brésil, par le Groupe NSAE-45 « Liberté et Partage» (Hors série n°4 « Quelle mondialisation ? », 2000)

Mgr Demetrio Valentini est évêque de Sao Paulo et membre de la Commission des Pastorales Sociales de la Conférence Épiscopale du Brésil. Il a participé à la création du «Tribunal de la dette extérieure » et il est responsable des semaines sociales et pastorales au Brésil.

La dette est un facteur central pour toute la planète : elle est une nouvelle cause commune pour l’ensemble des pays du monde. C’est elle qui donne son véritable sens au Jubilé: elle est la nouvelle cause qui unit les peuples. Elle illustre la force de l’Évangile : quand une religion pose une vraie question, elle acquiert son authenticité. La dette est un problème complexe, non isolé; elle est l’épicentre d’une crise qui permet de voir quels sont les gros problèmes de l’économie: le plus gros, c’est la spéculation financière.

Le gouvernement, qui a fait du système financier une priorité absolue et une fin, a sacrifié la part du budget consacrée aux dépenses prévues pour les politiques sociales et de dynamisation de l’économie intérieure, afin de maintenir à jour le paiement des dettes. Le résultat a été l’abandon de la politique de la santé, de l’éducation, de l’emploi et du logement populaire, de démarcation et de garantie des terres indigènes et des conditions de survie des indigènes en tant que peuples, de la prise en compte des personnes âgées et des enfants, de la réalisation de la réforme agraire, de la conservation et de la récupération du milieu ambiant.

Un travail est fait dans la société du Brésil (et pas seulement dans l’Église). Tous doivent s’informer sur l’économie, et ne pas la laisser aux mains des seuls experts. Un symposium a été organisé, suivi en avril 1999 du Tribunal de la dette. L’objectif était de comprendre les conséquences de la dette sur les gens, ce qui a conduit à l’organisation de « semaines sociales » , qui se sont déroulées sur une durée de trois ans, dans l’ensemble du pays, dans le cadre de la préparation du Jubilé ; elles ont mené des enquêtes pour identifier les « dettes sociales » à partir de leurs conséquences : 28 ont été identifiées, incluant la santé, l’éducation, le travail, les Indiens, les noirs, les femmes, la terre, l’eau.

Les conséquences désastreuses des politiques économiques et d’ajustement du FMI sont bien connues des pays qui y sont soumis. Elles ne servent qu’à augmenter encore plus la dette et d’autres passifs extérieurs de ces pays en créant un moratoire sans fin des dettes sociales et environnementales dont les créanciers sont les enfants, les femmes, les travailleurs ruraux ou citadins, les Noirs, les peuples indigènes et la nature.

Il s’agit de comprendre d’où viennent les problèmes. Comment a-t-on pu arriver à une telle injustice ? Que pouvons-nous faire ? Comment agir? Le diocèse de Sao Paulo a travaillé sur la « pastorale de la santé « , dans laquelle les femmes jouent un rôle stratégique. Le Brésil dépense 12 milliards de reals pour la santé et 1,20 milliard pour rembourser la dette; voilà l’effet pervers de la dette qui empêche le développement, empêche la vie.

L’endettement public brésilien a toujours favorisé les intérêts et les privilèges des élites dominantes.

La force politique de l’Évangile : à partir de la dette, faire arriver à une nouvelle solidarité dans le monde.

Pour l’union des peuples de l’Amérique latine et des Caraïbes autour de politiques alternatives et de stratégies communes au continent pour faire face ensemble au cercle vicieux de l’endettement et aux autres facteurs d’appauvrissement et de subordination qui historiquement touchent tous les Continents.

Quand nous disons le « Notre Père » :

– Dire « notre Père », c’est dire notre dignité humaine ;

– Dire « notre pain », c’est se référer à la concrétisation de notre pain, qui est l’économie ;

– Dire : « Remets-nous nos dettes comme nous les remettons « , c’est trouver ensemble le chemin. La dette est entre deux interlocuteurs, qui ont à construire ensemble une économie au service de la vie.

Contre la dette extérieure, par Pedro Casaldàliga, Évêque de Sao Felix de Araguaia (Brésil), (hors série n°4 « Quelle mondialisation ? », 2000)

Des empires successifs nous ont conquis; ils nous rendent esclaves ou dépendants ou sous-développés; et à la fin, le résultat c’est que nous sommes débiteurs d’une dette extérieure, parce que, nous, nous ne l’avons pas contractée.

D’une dette extérieure, parce qu’elle ne sera jamais payée, mais que, toutefois, nous avons déjà payée ; avec trop de craintes, de misère ou de morts prématurées ; parce que nous ne voulons pas la payer, car c’est un péché mortel de réclamer de la payer. Quand nous paieront-ils, eux, l’or, la forêt, le sang, l’avenir qui nous ont été volés? Payer la dette extérieure, c’est mourir et nous voulons vivre. Tu ne tueras point; tu ne réclameras pas de dette mortelle. Nous paierons, oui, tous ensemble, l’unique dette, celle de l’amour. Et nous serons une seule famille, celle de la descendance de Dieu.

Appel du Groupe Évangile et société (GES) à signer la pétition « Pour un audit citoyen de la dette publique » (n° 53, 2012)

La crise sert d’alibi et de moteur pour poursuivre une politique qui affecte en priorité les petits, les pauvres, ceux qui sont sous le seuil de pauvreté. Ce sont ceux-là le cœur de notre combat : rendre leur dignité à tous ceux qui sont esclaves de la misère… 7 millions et demi de salariés qui perçoivent moins de 750€ par mois, ce qui touche près de 30 millions de personnes. Inadmissible aussi bien pour le citoyen que pour le disciple déclaré du fils de l’Homme, Jésus de Nazareth. Tous les dimanches de l’Avent parlaient de justice pour les cassés de la vie. La bonne nouvelle est pour eux, en priorité. Et nous, nous sommes invités – c’est notre mission d’êtres humains – à mettre tous nos moyens, toute notre énergie à libérer nos frères de l’esclavage dans lequel les régimes économiques, financiers et politiques les maintiennent, voire les enfoncent, avec notre complicité de fait.

Nous relisons Matthieu, en commençant par les toutes premières paroles de Jésus au moment de son baptême par Jean au Jourdain : « Tout ce qui est juste doit être établi, faisons en sorte de l’accomplir ». Et puis : « Allons avec courage sur les chemins de la justice à la rencontre du Seigneur ». Le Dieu auquel nous croyons « Vient à la rencontre de celui qui pratique (agit) la justice avec joie » ; « Ciel nouveau et terre nouvelle où résidera la justice » ; « Porter la bonne nouvelle aux pauvres, guérir les cœurs brisés, annoncer aux captifs la délivrance, la liberté aux captifs…. » ; « Il comble de biens les affamés et renvoie les riches les mains vides ». Ces paroles de l’Avent définissent clairement notre but, notre objectif, notre mission.

Au sein des Parvis, des groupes, des personnes ont déjà exprimé leur inquiétude et leur indignation devant la situation économique et sociale et le problème de la crise financière et de la dette des États européens (voir par exemple sur le site http://www.reseauxparvis. fr/ la déclaration : « Crise… Dette… une autre Parole pour plus de justice » et le communiqué de presse du groupe ECCO ci-dessus : « Ils nous font payer la crise »).

Le GES veut être présent dans les campagnes électorales qui s’annoncent, interpeller tous les candidats et plus généralement participer aux combats citoyens sur cette base. Les décisions à prendre doivent être à la mesure de l’état catastrophique de la situation et de son urgence. Aussi bien sur le plan national que sur le plan européen ou international elles doivent faire systématiquement l’objet de la question : « cette décision sert-elle les plus démunis d’entre nous » ? On gagnerait beaucoup à les écouter en leur donnant la parole.

C’est dans cette perspective que le GES vous invite à signer et à diffuser le plus largement possible la pétition « Pour un audit citoyen de la dette » ; il vous propose conjointement une analyse de la situation qui justifie cette campagne.

Pour un audit citoyen de la dette publique. Pétition (n° 53, 2012)

Écoles, hôpitaux, hébergement d’urgence… Retraites, chômage, culture, environnement… nous vivons tous au quotidien l’austérité budgétaire et le pire est à venir. « Nous vivons au-dessus de nos moyens », telle est la rengaine que l’on nous ressasse dans les grands médias. Maintenant « il faut rembourser la dette », nous répète-t-on matin et soir. « On n’a pas le choix, il faut rassurer les marchés financiers, sauver la bonne réputation, le triple A de la France ».

Nous refusons ces discours culpabilisateurs. Nous ne voulons pas assister en spectateurs à la remise en cause de tout ce qui rendait encore vivables nos sociétés, en France et en Europe.

Avons-nous trop dépensé pour l’école et la santé, ou bien les cadeaux fiscaux et sociaux depuis 20 ans ont-ils asséché les budgets ? Cette dette a-t-elle été tout entière contractée dans l’intérêt général, ou bien peut-elle être considérée en partie comme illégitime ? Qui détient ses titres et profite de l’austérité ? Pourquoi les États sont-ils obligés de s’endetter auprès des marchés financiers et des banques, alors que celles-ci peuvent emprunter directement et pour moins cher à la Banque centrale européenne ?

Nous refusons que ces questions soient évacuées ou traitées dans notre dos par les experts officiels sous influence des lobbies économiques et financiers.

Nous voulons y répondre nous-mêmes dans le cadre d’un vaste débat démocratique qui décidera de notre avenir commun.

En fin de compte, ne sommes-nous plus que des jouets entre les mains des actionnaires, des spéculateurs et des créanciers, ou bien encore des citoyens, capables de délibérer ensemble de notre avenir ?

Nous nous mobilisons dans nos villes, nos quartiers, nos villages, nos lieux de travail, en lançant un vaste audit citoyen de la dette publique. Nous créons aux plans national et local des collectifs pour un audit citoyen, avec nos syndicats et associations, avec des experts indépendants, avec nos collègues, nos voisins et concitoyens.

Nous allons prendre en main nos affaires pour que revive la démocratie.

Compte rendu de l’audit citoyen, « Il faut mettre en pièces la dette publique », traduction française d’un article du Guardian de Razmig Keucheyan, proposée par Lucette Bottinelli (n°64, 2014)

Les Français ont raison : il faut mettre en pièces la dette publique – la majeure partie est de toute façon illégitime.

Les audits de la dette montrent que l’austérité est motivée politiquement pour favoriser les élites sociales. Un nouvel internationalisme de la classe ouvrière est-il dans l’air ?

Comme l’Histoire l’a montré, la France est capable du meilleur et du pire, et souvent sur de courtes périodes de temps.

Le lendemain de la victoire nationale de Marine Le Pen aux élections européennes, la France a néanmoins apporté une contribution décisive à la réinvention d’une politique radicale pour le 21e siècle. Ce jour-là, Le comité pour l’audit citoyen de la dette publique [1] a publié un rapport de 30 pages sur la dette publique française, ses origines et son évolution au cours des dernières décennies. Le rapport a été rédigé par un groupe d’experts en finances publiques, sous la coordination de Michel Husson, l’un des meilleurs économistes critiques en France. Sa conclusion est simple : 60% de la dette publique française est illégitime.

Quiconque a lu un journal au cours des dernières années connaît l’importance de la dette dans la politique contemporaine. Comme David Graeber [2] entre autres l’a montré, nous vivons dans des « debtocracies », et pas dans des démocraties. La dette, plutôt que la volonté populaire, est le principe directeur de nos sociétés, à travers les politiques d’austérité dévastatrices mises en œuvre au nom de la réduction de la dette. La dette a également été cause de déclenchement des mouvements sociaux les plus innovants au cours des dernières années, les mouvements d’occupation.

S’il était démontré que les dettes publiques sont en quelque sorte illégitimes, que les citoyens ont le droit de demander un moratoire – et même l’annulation d’une partie de ces dettes – les implications politiques seraient énormes. Il est difficile d’imaginer un événement qui transformerait la vie sociale aussi profondément et rapidement que l’émancipation des sociétés des contraintes de la dette. Et pourtant, c’est précisément ce que le rapport français vise à faire.

L’audit fait partie d’un mouvement plus large des audits de la dette populaire dans plus de 18 pays. L’Équateur [3] et le Brésil ont eu la leur, le premier à l’initiative du gouvernement de Rafael Correa, le second organisé par la société civile. Des mouvements sociaux européens ont également mis en place des audits de la dette, surtout dans les pays plus durement touchés par la crise de la dette souveraine, comme la Grèce et l’Espagne. En Tunisie, le gouvernement postrévolutionnaire a qualifié la dette engagée au cours de la dictature de Ben Ali de dette « odieuse » : celle qui a servi à enrichir la clique au pouvoir, plutôt que d’améliorer les conditions de vie du peuple.

Le rapport sur la dette française contient plusieurs constatations essentielles. Principalement, la hausse de la dette de l’État dans les dernières décennies ne peut s’expliquer par une augmentation des dépenses publiques. L’argument néolibéral en faveur de politiques d’austérité affirme que la dette est due à des niveaux de dépenses publiques déraisonnables ; que les sociétés en général et des classes populaires en particulier, vivent au-dessus de leurs moyens.

C’est totalement faux. Au cours des 30 dernières années, de 1978 à 2012 plus précisément, la dépense publique française a en effet diminué de deux points de PIB. Qu’est-ce, alors, qui explique la hausse de la dette publique ? Tout d’abord, une baisse des recettes fiscales de l’État. Des déductions massives d’impôts pour les riches et les grandes entreprises ont été réalisées depuis 1980. Conformément au mantra néolibéral, le but de ces réductions est de favoriser l’investissement et l’emploi. Eh bien, le chômage est aujourd’hui à son plus haut niveau, alors que les recettes fiscales ont diminué de cinq points de PIB.

Le deuxième facteur est l’augmentation des taux d’intérêt, en particulier dans les années 1990. Cette augmentation a favorisé les créanciers et les spéculateurs, au détriment des débiteurs. Si l’État, au lieu d’emprunter sur les marchés financiers à des taux d’intérêt prohibitifs, avait lui-même financé en faisant appel à l’épargne des ménages et des banques, et emprunté à des taux historiquement normaux, la dette publique serait inférieure de 29 points de PIB à son niveau actuel.

Réductions d’impôts pour les riches et augmentation des taux d’intérêt sont des décisions politiques. L’audit montre que les déficits publics ne poussent pas naturellement dans le cours normal de la vie sociale. Ils sont délibérément infligés à la société par les classes dominantes, afin de légitimer les politiques d’austérité qui permettront le transfert de valeur de la classe ouvrière vers la plus aisée.

Une conclusion étonnante de ce rapport est que personne ne sait réellement qui détient la dette française. Pour financer sa dette, l’État français, comme tout autre État, émet des obligations, qui sont achetées par un ensemble de banques autorisées. Ces banques vendent ensuite les obligations sur les marchés financiers mondiaux. Qui détient ces titres est l’un des secrets les mieux gardés du monde. L’État paie les intérêts aux détenteurs, donc, techniquement, il pourrait savoir qui en est propriétaire. Pourtant, une ignorance organisée légalement interdit la divulgation de l’identité des détenteurs d’obligations.

Cette organisation délibérée de l’ignorance dans les économies néolibérales rend volontairement l’État impuissant, même s’il pourrait avoir les moyens de savoir et d’agir. C’est ce que permet l’évasion fiscale dans ses diverses formes – qui a coûté l’an dernier à environ 50 milliards d’euros aux sociétés européennes, et 17 milliards pour la France seule.

L’audit sur la dette conclut ainsi qu’environ 60% de la dette publique française est illégitime.

Une dette illégitime est celle qui a grandi dans le service des intérêts privés, et non le bien-être des personnes. Par conséquent, les Français ont le droit d’exiger un moratoire sur le paiement de la dette, et l’annulation d’au moins une partie de celle-ci. Il existe un précédent à cela : en 2008 l’Équateur a déclaré 70% de sa dette illégitime.

Le mouvement mondial naissant pour les audits de la dette pourrait bien comporter les germes d’un nouvel internationalisme – un internationalisme pour aujourd’hui – dans les classes populaires à travers le monde. C’est là, entre autres, une conséquence de la financiarisation. Les audits de la dette pourraient fournir ainsi un terrain fertile pour des formes renouvelées de mobilisations et de solidarité internationales.

Ce nouvel internationalisme pourrait commencer par trois étapes faciles.

1. Des audits de la dette de tous les pays

Le point crucial est de démontrer, comme l’audit français l’a fait, que la dette est une construction politique, qui ne se produit pas seulement dans des sociétés qui sont supposées vivre au-dessus de leurs moyens. C’est ce qui justifie de la qualifier d’illégitime, et peut conduire à des procédures d’annulation. Des audits sur les dettes privées sont également possibles, comme l’artiste Chilien Francisco Tapia l’a récemment montré en faisant l’audit des prêts aux étudiants de façon imaginative.

2. La divulgation de l’identité des détenteurs de la dette

On pourrait construire un répertoire des créanciers aux niveaux national et international. Ce répertoire pourrait non seulement aider à lutter contre l’évasion fiscale, mais aussi révéler que, tandis que les conditions de vie de la majorité se détériorent, un petit groupe de personnes et d’institutions financières a systématiquement profité des niveaux élevés d’endettement public. Il révélerait ainsi la nature politique de la dette.

3. La socialisation du système bancaire

L’État doit cesser d’emprunter sur les marchés financiers, et à la place se financer lui-même auprès des ménages et des banques à des taux d’intérêt raisonnables et contrôlables. Les banques elles-mêmes devraient être placées sous la supervision des comités de citoyens, ce qui rendrait l’audit sur la dette permanent. En bref, la dette devrait être démocratisée. Ceci, bien sûr, est la partie la plus difficile, où des éléments de socialisme sont introduits au cœur du système. Pourtant, pour lutter contre la tyrannie de la dette sur tous les aspects de nos vies, il n’y a pas d’alternative.

Notes :

[1] http://www.audit-citoyen.org/?p=6291

[2] http://www.theguardian.com/profile/david-graeber

[3] http://www.alternet.org/story/108769/as_crisis_mounts,_ecuador_declares_foreign_debt_illegitimate_and_illegal

Source : article original publié (en anglais) le 9 juin 2014 par The Guardian à :

http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/jun/09/french-public-debt-audit-illegitimate-working-class-internationalim?CMP=EMCNEWEML6619I2

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