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L’argent : la domination et la solidarité, par Lucienne Gouguenheim (n°3, 1999)

L’histoire humaine n’est que l’histoire de l’asservissement qui fait des hommes, aussi bien oppresseurs qu’opprimés, le simple jouet des instruments de domination qu’ils ont fabriqué eux-mêmes, et ravale ainsi l’humanité vivante à être la chose de choses inertes”. (Simone Weil, in Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression, réédition en 1998, Gallimard, collection poche folio-essais)

L’argent est largement devenu aujourd’hui cet instrument de domination qu’évoquait Simone Weil en 1934 ; l’argent qui règne sans partage, l’argent devenu norme et langage universel ; l’argent dévoyé qui nourrit la corruption et pourrit nos sociétés.

Croissance des inégalités

Une analyse des Nations Unies effectuée en 1997 établit que la fortune des 447 personnes les plus riches de la planète est équivalente aux revenus de la moitié de l’humanité ; elle souligne aussi la croissance du rapport des revenus des 20% les plus riches à ceux des 20% les plus pauvres : rapport qui est passé de 30/1 en 1960 à 61/1 en 1991 et 78/1 en 1994. Les rédacteurs concluent qu’ils ne voient aucun mécanisme actuellement capable de simplement modérer l’évolution.

En Europe, malgré la reprise économique actuelle, le chômage ne diminue qu’à la marge et la dégradation sociale, voire la pauvreté, via le travail précaire, ne font que s’aggraver. Les femmes, dont la situation économique s’est certes profondément modifiée par leur accès généralisé au travail, source d’indépendance, restent à différents niveaux (chômage, niveau de salaire, accès aux postes de responsabilité) loin de la parité qu’elles revendiquent à juste titre.

Spéculation financière et solidarité

Les récentes crises financières et économiques qui ont sévèrement touché les pays d’Asie (Thaïlande, Malaisie, Indonésie…), illustrent la mondialisation des marchés et des flux spéculatifs de capitaux transnationaux. Si la crise financière asiatique a été jugulée, c’est au prix de la réduction de 25% du niveau de vie dans ces pays.

L’évolution égoïste de nos sociétés favorise l’individualisation et met en question les structures collectives – État, syndicats, associations, familles – capables de faire obstacle à la logique du marché pur.

Fondamentalement, la solidarité est remise en cause. Les débats actuels sur le régime des retraites en sont une illustration : la répartition, dans son principe, suit une logique de solidarité ; elle fonctionne sur la base d’un contrat social assis sur une base démographique large. La capitalisation, en revanche, fondée sur l’accumulation de droits de propriété, penche du côté d’une individualisation de la protection : elle est un facteur d’accroissement des inégalités. L’argumentation qui présente la nécessité d’introduire une part de capitalisation sous le motif de l’accroissement du rapport du nombre des inactifs à celui des actifs, masque le fond de la question : le montant réel des retraites dépendra in fine de ce que les actifs voudront bien céder aux retraités.

Comment nous situer aujourd’hui face à l’argent dans une perspective évangélique ? Peut-être, d’abord, en réaffirmant notre attachement à la solidarité. La solidarité, relation de parité dans la différence qui ne saurait être confondue ni avec la générosité, qui est une relation de disparité, ni avec la fraternité, qui est une relation de parité dans la ressemblance.

Changer les règles du jeu ?

De plus en plus nombreux s’engagent dans des mouvements, des associations qui cherchent à limiter les dérives financières et économiques actuelles, voire recherchent des solutions alternatives. « Cette toute-puissance de l’argent devient sa fragilité extrême. Les dieux sont tout-puissants tant qu’on y croit : la foi perdue, ils ne sont plus que fumée. L’argent, tel que devenu, est affaire de foi. Il a perdu toute référence réelle. Plus d’étalon-or, bien sûr. Et même, plus de référence fiable à la production, l’industrie, la consommation, les choses. Le jeu financier se nourrit de lui-même. Il relève autant de la convention que le bridge ou les échecs : tant qu’on y joue, les règles sont implacables. Mais qu’est-ce qui oblige d’y jouer ? » (Maurice Bellet – Le sauvage indigné, DDB).

Le développement rapide de l’association ATTAC (Action pour la Taxation des Transactions financières pour l’Aide aux Citoyens) témoigne qu’il n’apparaît plus totalement utopique de vouloir reréguler les finances internationales, la production des biens et le commerce en respectant les critères sociaux, écologiques et démocratiques, plutôt que de vouloir ajuster les personnes, les milieux humains et l’environnement aux mécanismes de la maximisation du profit.

Beaucoup de réalisations modestes, à petite échelle, tendent à instaurer un commerce équitable, une économie solidaire, assurant une autonomie partielle par rapport aux mécanismes de l’économie mondiale, axée sur le seul profit et sans l’objectif d’un développement durable.

Des personnes y prennent la responsabilité de mettre en place des systèmes d’économie locale, de monnaies locales et de troc, des banques alternatives, communautaires.

Ce sont, en France, les « services de proximité » ; c’est au Venezuela une coopérative autogérée de 83 petits producteurs ruraux ; ce sont, au Brésil des « clubs de mamans », ateliers de production communautaire de vêtements et d’aliments de base ; c’est l’association de femmes algériennes FEDA (Femmes et Développement en Algérie) qui se fixe pour objectif de reconstruire un tissu social à travers l’organisation d’un réseau de travail artisanal de femmes, devenant responsables de leurs productions et des circuits d’échanges.

Donc, pas de raison de désespérer ; ces graines d’initiatives semées ouvrent l’espérance d’autres types de rapports humains…

Et nous laisserons la dernière parole à Simone Weil : « Réagir contre la subordination de l’individu à la collectivité implique qu’on commence par refuser de subordonner sa propre destinée au cours de l’histoire »

Criminalité financière et paradis fiscaux : multiplicateurs d’iniquité, par François-Xavier Verschave (n°3, 1999)

Peut-on tolérer que la dérégulation financière et les paradis fiscaux déchaînent la dimension criminelle des échanges, pillant les ressources publiques, généralisant la corruption, nourrissant les seigneurs de la guerre et le mercenariat ?

L’accélération technologique des échanges financiers, couplée avec la tolérance, par les grandes puissances économiques, de certains territoires pseudo-autonomes (les « paradis fiscaux ») où l’anonymat des opérateurs est protégé des investigations de la justice, a ouvert en grand les vannes du blanchiment de l’argent du crime, son intégration dans la finance internationale et la corruption des pouvoirs publics. Cette corruption autorise le pillage massif de la rente des matières premières agricoles, forestières, pétrolières ou minières, le saccage de l’environnement, le détournement de l’aide internationale considérée à son tour comme une rente.

Finance officielle, finance occulte et finance criminelle

Personne ne pense qu’il soit possible d’éradiquer totalement le crime et la corruption. Mais le développement humain et celui des échanges supposent des règles du jeu majoritairement respectées, un état de droit, un niveau de gouvernance acceptable, des limites aux détournements de l’argent public et aux abus des agents du privé. Or la dérégulation financière, la télécommunication des ordres et le passage de plus en plus systématique par les paradis fiscaux sont, de l’avis des observateurs les plus avertis, en train de faire sauter ces limites -ce qui n’est pas étranger à la crise actuelle de la Russie ou des pays émergents.

En certaines régions du monde, la finance officielle ne représente guère, telle la partie émergée d’un iceberg, plus de 10% des opérations. Le premier inconvénient est évident : l’État est ruiné, il ne peut plus assurer la sécurité des personnes et le fonctionnement de la justice, ni la solidarité instituée qui tient ensemble une collectivité. Dans un climat de violence accrue, voire de sauve-qui-peut, l’activité économique se criminalise, la solidarité devient mafieuse, clanique ou ethnique. Bref, la finance occulte se mue en finance criminelle. Pillage et détournement ne sont pas seulement responsables de l’extrême misère, y compris dans des pays aux ressources très riches comme l’ex-Zaïre. L’argent ainsi dévoyé permet de financer des gardes présidentielles brutales, des milices, des escadrons de la mort, des sociétés de mercenaires.

Ce ne sont pas seulement les états du Tiers-Monde ou de l’ancienne Union soviétique qui sont ainsi menacés : les pays occidentaux ont découvert que la facilité et le raffinement des mécanismes de corruption, branchés sur les paradis fiscaux, avaient séduit une grande partie de leurs dirigeants.

Alors que les mutations économiques et le chômage rendent plus nécessaires que jamais les mécanismes de solidarité publique, cette découverte induit une méfiance accrue vis-à-vis du politique, la montée des discours démagogiques et extrémistes ou des comportements désespérés.

Or l’existence des paradis fiscaux n’a rien d’insurmontable : au moins une dizaine dépendent totalement, politiquement et/ou économiquement, d’États de l’Union européenne. Cette grande entité politique, qui entend s’édifier sur les principes de l’état de droit, admet ainsi chez elle, ou dans son arrière-cour, la présence d’espaces de non-droit où fleurissent le blanchiment de l’argent du crime et l’évasion fiscale.

Criminalité économique et criminalité politique

A scruter la misère, la pauvreté, les famines qui ont révolté les consciences, on s’aperçoit que ces différentes formes de violence économique sont le plus souvent associées à des formes aiguës de criminalité politique, qui, pour opprimer et réprimer, ont besoin de ressources occultes et d’un état faible ou corrompu. En cas de crise, elles n’hésitent plus à employer l’arme ethnique, à transformer les frustrations en racisme, d’où la recrudescence des crimes contre l’humanité.

La crise rend de plus en plus inopérant le monopole étatique de la violence légitime : armée et police ne sont plus au service de la population. Parfois mal payées, elles se livrent à des exactions ; souvent démoralisées, elles ne suffisent plus à garantir la survie d’un régime. D’où l’essor des officines privées de sécurité, des entreprises de mercenaires (américaines, françaises, sud-africaines…), qui représentent une formidable régression politique et une terrible menace pour l’état de droit. Leurs sièges sont généralement situés dans les paradis fiscaux.

Il y a des remèdes

– Rendre traçables les opérations financières à destination ou en provenance des pays qui se considèrent comme des États de droit. Ce serait un des avantages de la « taxe Tobin », qui limiterait les transactions spéculatives ou frauduleuses.

– Donner les moyens matériels et juridiques à la justice d’enquêter sur les circuits financiers.

– Contraindre les paradis fiscaux, qui sont généralement des territoires très dépendants, à lever l’anonymat des comptes chaque fois qu’il y a soupçon d’activité criminelle. Placer en quarantaine ceux qui refuseraient.

– Interdire le recrutement et l’emploi de mercenaires et exercer des poursuites judiciaires en cas d’infraction.

– Privilégier, pour l’appui au développement, les modes de financement alternatif impliquant de manière coopérative des petits groupes ou collectivités. Des crédits de montants modestes peuvent dans certaines conditions être de véritables leviers de développement.

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